Les tableaux du confinement

Une galerie virtuelle commentée d’oeuvres d’art de toutes les époques

1. Raoul Hausmann, 1920

Raoul Hausmann (1886-1971), 
Ventre de Carrosse ou Dupont-Durand fait des poèmes
1920, aquarelle et encre de Chine sur papier, 42,5 x 31,9 cm,
Saint-Etienne, Musée d’Art Moderne et Contemporain

« Carrosse : voiture à quatre roues, fort commode et fort connue,
couverte de cuir, de velours ou d’étoffe, et dont on se sert pour aller 
en ville et à la campagne » (César-Pierre Richelet, Nouveau
 Dictionnaire François, Genève, 1680). 
Confiné chez lui, Dupont-Durand tente de se distraire. 
Ses études pour une nouvelle cafetière à vapeur et piston ne
sont pas achevées. Il moud son café pensivement.  
Peut-être reprendra-t-il ses recherches sur le mannequin,
demeuré immobile jusqu’à présent. Quoi qu’il en soit, il a 
des choses à faire. Il a laissé la porte de l’atelier entrouverte.
C’est le matin, tôt. La lumière est belle. A part le
grincement du moulin, il n’y a aucun bruit.

2. Tintoret, 1547-1548

Tintoret (Jacopo Robusti, 1518-1594), Portrait d’Andrea Calmo, dramaturge,
vers 1547-1548, huile sur toile, 46,7 x 37,2 cm, 
Florence, Galleria Palatina, Palais Pitti

L’être confiné est chacun tel qu’il se voit ou plutôt tel qu’il se rencontre. Le monde n’est jamais simplement ce que je peux moi-même apprendre à partir de mon expérience propre. Il faudrait que celle-ci puisse coïncider avec celles des autres, de tous les autres. Voici : ce « il faudrait » hypothétique ou impensable est advenu. Nous sommes logés à la même enseigne que tous les autres, et eux tous disposent d’une expérience finalement semblable à la mienne. La solitude humaine est abolie par le seul partage des représentations, des émotions, des pensées. La communauté des vivants nous est devenue nécessaire comme si elle procédait de nous, et de fait notre conscience d’y appartenir pleinement s’en trouve vivifiée.


3. Johannes Vermeer, 1668-1669

Johannes Vermeer (1632-1675), Le Géographe, 1668-1669, huile sur toile, 
53 x 46,6 cm, Francfort-sur-le-Main, Städelsches Kunstinstitut

Cartes, mappemondes, tapis d’orient, livres : le monde habite dans notre maison et partage notre solitude. Nous ne pouvons rejoindre le géographe : un lourd tapis de table et une tablette nous en ferment l’accès. Lui-même, confiné dans son atelier, se retire dans ses pensées. Le compas ouvert est suspendu au-dessus de la carte où tombe la vive lumière du dehors. La main prend appui sur un livre fermé. Le visage se détourne, les yeux se brouillent, perdus dans le vide. Du plus profond de notre retrait, nous participons au monde vers lequel s’envole notre conscience aux aguets. Nous sommes présents.